Édition du 1er juin 2026
Espèces fauniques en péril : Entrevue avec Karine Loranger de l’OBV L’Assomption
Pour beaucoup, le Québec évoque de vastes étendues sauvages où la flore et la faune s’épanouissent pleinement. Pourtant, cette richesse naturelle est loin d’être à l’abri : 37 espèces fauniques y sont aujourd’hui désignées menacées, c’est-à-dire à risque de disparition, et 28 autres sont considérées comme vulnérables. Si leur disparition n’est pas imminente, leur situation demeure préoccupante. Quelles sont les pressions qui pèsent sur la faune québécoise ? Pour mieux comprendre ces enjeux, nous avons échangé avec Karine Loranger, directrice générale de l’OBV L’Assomption, qui a récemment lancé, avec son équipe, un important projet de sauvegarde des espèces aquatiques en péril.
Au Québec, quelles sont les principales menaces qui pèsent sur les espèces fauniques et plus particulièrement sur les espèces aquatiques?
K.L.: « Les principales pressions sont liées aux activités humaines. On parle d’abord de la dégradation et de la perte d’habitats, notamment en raison de l’urbanisation, de l’agriculture intensive et de l’artificialisation des rives. »
Pour les espèces aquatiques s’ajoutent des apports en sédiments et en nutriments, les obstacles à la libre circulation des poissons, comme les barrages et ponceaux inadéquats, ainsi que les espèces exotiques envahissantes.
Les changements climatiques amplifient l’ensemble de ces pressions, en modifiant les régimes hydrologiques, la température de l’eau et les conditions de reproduction de plusieurs espèces.
Les espèces en péril ont-elles un rôle à jouer dans l’équilibre des écosystèmes aquatiques?
K.L.: "Absolument. Chaque espèce joue un rôle unique dans son écosystème, et les espèces en péril ne font pas exception.
Certaines agissent comme bioindicateurs de la qualité de l’eau, tandis que d’autres contribuent à des fonctions essentielles comme la filtration de l’eau, le contrôle des populations ou le maintien des habitats.
Leur disparition peut entraîner un déséquilibre en cascade, affectant l’ensemble du réseau trophique et, ultimement, la résilience de nos écosystèmes aquatiques."
Dans le bassin versant de la rivière L’Assomption, quelles sont les espèces aquatiques en péril et qu’est-ce qui explique leur situation?
K.L.: "Dans notre bassin versant, plusieurs espèces sont préoccupantes, notamment 6 espèces de poisson, 5 espèces de moule d’eau douce et 2 espèces de tortue.
Leur situation s’explique par une combinaison de facteurs : dégradation des habitats riverains, apports en sédiments et nutriments, modifications hydromorphologiques et fragmentation des cours d’eau.
Ces espèces sont souvent les premières touchées, ce qui en fait aussi des indicateurs précieux de l’état global de nos milieux aquatiques."
En quoi consiste le projet de sauvegarde des espèces aquatiques en péril de votre organisme de bassins versants (OBV)?
K.L.: "Il s’agit d’un projet structurant qui vise à améliorer concrètement les conditions d’habitat pour les espèces aquatiques en péril sur notre territoire.
Nous travaillons à mieux documenter leur présence, identifier les secteurs prioritaires d’intervention et déployer des actions ciblées en collaboration avec les acteurs et actrices du milieu.
Ce projet s’inscrit dans une approche de gestion intégrée par bassin versant, où l’on agit à la source des problématiques."
Quelles actions concrètes seront mises en place dans le cadre de ce projet ?
K.L.: "Plusieurs types d’interventions sont prévues :
- la restauration et l’élargissement de bandes riveraines;
- la gestion durable des eaux de pluie;
- l’accompagnement des entreprises agricoles dans l’adoption de pratiques agroenvironnementales favorables à la qualité de l’eau;
- la sensibilisation et la mobilisation des acteurs du territoire;
- la réalisation d’inventaires et de suivis écologiques afin d’améliorer les connaissances sur les habitats, les espèces présentes et les menaces qui pèsent sur ces milieux.
L’objectif est de combiner actions terrain et mobilisation pour des résultats durables."

Photo: Plantation d’une bande riveraine. Crédit: OBV L’Assomption
Quels rôles seront amenés à jouer les acteurs et actrices de l’eau de votre territoire, comme les entreprises agricoles, les instances municipales et les propriétaires riverains dans le projet?
K.L.: "Ce projet repose sur la collaboration.
- Les entreprises agricoles sont des partenaires clés pour améliorer les pratiques et protéger les cours d’eau
- Les municipalités jouent un rôle structurant en matière d’aménagement du territoire et de gestion des infrastructures
- Les propriétaires riverains peuvent adopter des gestes simples, mais essentiels pour préserver les habitats
L’OBV agit comme facilitateur et rassembleur, en soutenant ces acteurs et actrices dans la mise en œuvre de solutions concrètes."
Le projet aura-t-il des retombées concrètes pour la population résidant dans votre bassin versant?
K.L.: "Oui, et elles sont multiples.
En protégeant les habitats aquatiques, on améliore aussi la qualité de l’eau, la résilience face aux inondations et aux changements climatiques, ainsi que la valeur écologique et récréative des milieux naturels.
Ce sont donc des bénéfices directs pour la santé, la sécurité et la qualité de vie des citoyennes et citoyens."
Selon vous, quels sont les gestes les plus significatifs que les Québécois et Québécoises peuvent poser pour participer à la protection des espèces aquatiques en péril?
K.L.: "Chaque geste compte. Par exemple :
- Protéger ou restaurer une bande riveraine naturelle
- Réduire l’usage de pesticides et d’engrais
- Retenir l’eau de pluie sur son terrain
- Éviter de perturber les milieux aquatiques
- Participer à des initiatives locales de conservation
Mais surtout, s’informer et se mobiliser : la protection de l’eau est une responsabilité collective."
Selon vous, y a-t-il quelque chose qui devrait être fait de plus, à grande échelle, pour mieux protéger la faune aquatique au Québec?
K.L.: "Il serait important de poursuivre et d’intensifier les efforts pour :
- Mieux protéger les habitats à l’échelle du territoire
- Accroître la connectivité écologique, notamment celle aquatique
- Soutenir davantage les acteurs locaux dans leurs actions
- Intégrer encore plus les enjeux de biodiversité et de protection de la ressource eau dans les décisions d’aménagement
La clé, c’est de passer à l’action de façon concertée et cohérente, à toutes les échelles."

Photo: Rivière Ouareau. Crédit: OBV L’Assomption
Le projet de sauvegarde des espèces aquatiques en péril de l’OBV L’Assomption est financé en partie par le Programme d’intendance de l’habitat pour les espèces en péril (PIH) du gouvernement du Canada ainsi que le programme Faune en danger de la Fondation de la faune du Québec. Il bénéficie également de l’appui financier de la MRC de Joliette et de la MRC de L’Assomption, ainsi que d’un financement provenant de l’Entente en aménagement du territoire de Lanaudière sur le maintien et la mise en valeur de la biodiversité dans la région de Lanaudière.