Paysage forestier du Québec

Édition du 7 avril 2026

Un premier bilan des AMCE au Québec : Entrevue avec Simon L’Allier, Nature Québec

Entrevue réalisée par Annye Boutillier

Un an après le déploie­ment des Autres mesures de conser­va­tion effi­caces (AMCE) coor­donné par Nature Québec, l’heure est au bilan. Au total, 26 orga­nismes de bassins versants (OBV) ont parti­cipé à leur promo­tion au Québec, rejoi­gnant près de 450 acteurs et actrices et amorçant une tren­taine de proces­sus de recon­nais­sance. Pour reve­nir sur cette première année et les pers­pec­tives à venir, nous nous entre­te­nons avec Simon L’Al­lier, chargé de projets Biodi­ver­sité chez Nature Québec.

Avant de commen­cer, pouvez-vous nous rappe­ler briè­ve­ment ce que sont les AMCE et leur impor­tance pour la conser­va­tion de la biodi­ver­sité au Québec ?

«  Les AMCE sont des zones qui sont gouver­nées et gérées de façon à assu­rer effi­ca­ce­ment la conser­va­tion in situ de la biodi­ver­sité à long terme, quels que soient les objec­tifs de gestion du site. Elles permettent donc de complé­men­ter le réseau actuel d’aires proté­gées en ouvrant la porte à une plus grande diver­sité d’ac­teurs pouvant contri­buer aux efforts de conser­va­tion. 

Pour qu’un site soit reconnu à titre d’AMCE, il doit répondre à quatre critères de recon­nais­sance. Le site doit : a) ne pas être reconnu comme une aire proté­gée à l’heure actuelle, b) faire l’objet d’une gouver­nance et d’une gestion, c) appor­ter une contri­bu­tion durable et effi­cace à la conser­va­tion in situ de la biodi­ver­sité, et d) peut présen­ter des fonc­tions et services écosys­té­miques connexes et/ou des valeurs cultu­relles, spiri­tuelles, socioé­co­no­miques et autres valeurs perti­nentes loca­le­ment. 

Ces critères peuvent être vus comme une recette de base à suivre, à laquelle on ajoute diffé­rents « ingré­dients », qu’on appelle les moyens effi­caces. Selon le contexte, ces moyens peuvent varier dras­tique­ment d’un site à l’autre et permettre d’as­su­rer une gestion active du site, un suivi des acti­vi­tés ou de l’état des valeurs écolo­giques du site, d’adres­ser les menaces à cette biodi­ver­sité, etc. Avec suffi­sam­ment de moyens en place (ingré­dients), on se retrouve alors avec une recette complète que l’on peut recon­naître comme étant effi­cace pour assu­rer la conser­va­tion de la biodi­ver­sité à long terme et qui contri­bue à l’avan­ce­ment des cibles inter­na­tio­nales de conser­va­tion. »

Quel rôle Nature Québec a-t-il joué dans le déploie­ment et l’ac­com­pa­gne­ment des AMCE au cours de cette première année ?

«  Depuis le dévoi­le­ment des lignes direc­trices pour la recon­nais­sance des AMCE au Québec en février 2025, Nature Québec offre un accom­pa­gne­ment person­na­lisé aux acteurs et actrices dési­rant faire recon­naître leur site à titre d’AMCE. Nous avons établi une struc­ture simple et acces­sible : les porteurs et porteuses de projet remplissent le formu­laire de propo­si­tion d’AMCE (au mieux de leurs connais­sances), puis nous four­nissent les docu­ments justi­fi­ca­tifs aux argu­ments présen­tés dans le formu­laire. Nous procé­dons ensuite à l’ana­lyse du site. S’en­suit une série d’échanges, au besoin, afin de complé­ter le dossier pour s’as­su­rer qu’il réponde bel et bien aux critères de recon­nais­sances et que la propo­si­tion soit accep­tée par le gouver­ne­ment du Québec.

En paral­lèle, nous avions mis sur pied une commu­nauté de pratique. Celle-ci nous a permis de réunir diffé­rents acteurs et actrices autour d’enjeux communs, de parta­ger des études de cas et de clari­fier certains aspects plus complexes, comme l’iden­ti­fi­ca­tion des valeurs de biodi­ver­sité ou la mise en place de moyens effi­caces de conser­va­tion.  

Au final, notre rôle était de rendre acces­sible le concept des AMCE, faci­li­ter le proces­sus de dépôt de propo­si­tions et encou­ra­ger l’en­ga­ge­ment des parties prenantes autour du concept. Nous avons égale­ment colla­boré avec plusieurs parte­naires, dont le ROBVQ, pour que le projet ait une portée encore plus grande. Pour une première année, c’est mission accom­plie! »

Que rete­nez-vous de la parti­ci­pa­tion du grand nombre de parte­naires sur le terrain mobi­li­sés au déploie­ment des AMCE au Québec ?

«  Au départ, il y avait une certaine incer­ti­tude quant à l’in­té­rêt que susci­te­raient les AMCE, et si ce nouveau concept allait réel­le­ment mobi­li­ser les acteurs et actrices sur le terrain. On a été agréa­ble­ment surpris de la quan­tité de gens inves­tis et de la diver­sité des milieux impliqués dans les discus­sions autour du concept. Les muni­ci­pa­li­tés, orga­nismes de conser­va­tion, produc­trices et produc­teurs fores­tiers et agri­coles, commu­nau­tés autoch­tones, proprié­taires privés et même quelques entre­prises ont répondu à l’ap­pel. Il y a une moti­va­tion forte à atteindre les objec­tifs de conser­va­tion d’ici 2030 et les AMCE, comme outil addi­tion­nel, ouvrent la porte à de nouvelles oppor­tu­ni­tés. »

Qu’est-ce qui ressort des initia­tives ayant mené à une recon­nais­sance AMCE jusqu’à présent ?

« Beau­coup des sites qui ont été recon­nus jusqu’à présent sont des sites de conser­va­tion primaire, c’est-à-dire que l’objec­tif premier de ces sites est la conser­va­tion de la biodi­ver­sité. Ce n’est pas surpre­nant, surtout après seule­ment une année de déploie­ment du concept. Les premiers à se mobi­li­ser ont été en grande partie des orga­nismes de conser­va­tion, qui dispo­saient déjà des outils, des connais­sances et des cadres de gestion néces­saires. On espé­rait tout de même avoir plus de propo­si­tions de sites de conser­va­tion secon­daire ou déri­vée, c’est-à-dire où la conser­va­tion n’est pas néces­sai­re­ment l’objec­tif premier du site. Pour moi c’est avec ces deux approches que les AMCE brillent vrai­ment, elles élar­gissent la conser­va­tion à des milieux qui tradi­tion­nel­le­ment ne seraient pas recon­nus comme aires proté­gées, ce qui ouvre l’éven­tail de la conser­va­tion à plus de personnes. »

Quels sont les prin­ci­paux défis qui ont émergé au cours de cette première année?

«  L’un des défis les plus marquants concerne l’ap­pli­ca­tion du concept dans des milieux à usages multiples, notam­ment en contexte fores­tier et agri­cole. On a reçu beau­coup d’in­té­rêt de ces secteurs, mais pour que ces terri­toires soient recon­nus comme AMCE, il est essen­tiel de démon­trer que les pratiques en place sont réel­le­ment compa­tibles avec la conser­va­tion à long terme de la biodi­ver­sité. Or, il nous manque des balises claires pour faire avan­cer ce type de projets dans un contexte d’uti­li­sa­tion durable.

Un autre défi impor­tant touche la gouver­nance en terres publiques. Les AMCE doivent être recon­nues avec l’in­ten­tion qu’elles soient conser­vées à perpé­tuité, ce qui peut s’avé­rer diffi­cile en l’ab­sence d’obli­ga­tion légale ou de contrainte régle­men­taire qui prévient les acti­vi­tés incom­pa­tibles avec la conser­va­tion de la biodi­ver­sité. De plus, plusieurs terri­toires publics ont une gestion délé­guée ou parta­gée qui n’est pas assu­rée à long terme. Le ou les méca­nismes à mettre en place pour mener à une recon­nais­sance sont encore à déter­mi­ner. » 

Quels appren­tis­sages impor­tants reti­rez-vous de cette expé­rience ?

« Le concept a été défini il y a quelques années seule­ment et l’Union Inter­na­tio­nale pour la Conser­va­tion de la Nature (UICN) a publié les lignes direc­trices globales pour l’uti­li­sa­tion du concept en 2019. Le concept a été adapté dans quelques autres nations avant le Québec, dont le Canada. Par contre, c’est un concept encore très jeune, ce qui apporte son lot de ques­tion­ne­ments et d’in­cer­ti­tudes par rapport à certains éléments (par exemple, comment l’uti­li­sa­tion durable peut cadrer dans une AMCE). Malgré l’exis­tence de lignes direc­trices, il reste un chemin à tracer pour que l’on puisse utili­ser les AMCE à leur plein poten­tiel. »

Selon vous, où se trouvent les plus grandes oppor­tu­ni­tés pour le déve­lop­pe­ment des AMCE au Québec dans les prochaines années?

«  La plupart des propo­si­tions soumises dans la première année se trou­vaient en terres privées, et ça va évidem­ment se pour­suivre, mais il y a égale­ment un poten­tiel très impor­tant en terres publiques. On doit adres­ser collec­ti­ve­ment l’enjeu de l’uti­li­sa­tion durable que j’ai mentionné plus haut et trou­ver une solu­tion autour de la gouver­nance pour assu­rer que si l’on recon­nait des AMCE en terres publiques, qu’elles soient bel et bien conser­vées à perpé­tuité. »