Édition du 7 avril 2026
Confessions d’un « geek » sur l’intelligence artificielle
Je dois vous faire un aveu : je suis un « geek invétéré ». Avant d’être directeur des politiques au Regroupement des organismes de bassins versants du Québec (ROBVQ), j’ai été, pendant une période de près de dix ans, travailleur autonome en production multimédia (sites web, photos, vidéos). Ceux qui me connaissent savent que j’ai ce côté techno qui fait que je suis souvent parmi les premiers à tester les nouveaux outils pour voir ce qu’ils ont dans le ventre. Et depuis un peu plus d’un an, c’est l’intelligence artificielle qui occupe une bonne partie de mes explorations. Je vous partage ici mes appréhensions autant que mes espoirs.
L’arrivée d’Internet, prise deux
Ce que l’on vit présentement avec l’IA a quelque chose de familier. Comme lors de l’arrivée progressive d’Internet dans nos vies dans les années 1990, une technologie transformatrice s’infiltre dans toutes les sphères de notre quotidien sans nous proposer de guide d’utilisation. Et qu’est-ce qui se passe dans ces temps-là? Les utilisateurs et utilisatrices font tout et n’importe quoi avec leur nouveau jouet pour comprendre comment ça fonctionne.
On assiste à l’explosion de ce que les anglophones appellent l’Internet « slop », de la bouette artificielle. Des articles en ligne rédigés par personne, lus par personne, mais qui encombrent le web. Des images générées par millions pour attirer des clics. Des vidéos truquées qui circulent sans contexte. Du « spam » d’un nouveau genre, produit à une échelle industrielle sans aucune valeur ajoutée. C’est le contenu jetable du 21e siècle.
Avec un peu de perspective : ce gaspillage numérique n’est pas nouveau. Bien avant l’IA, les serveurs d’Internet débordaient déjà de contenus dont personne n’avait vraiment besoin. Les médias sociaux en sont un bon exemple : des photos de chats, des gens qui se cassent la margoulette à répétition, des trucs spectaculaires, mais complètement inutiles. Vous avez des images en tête, je n’ai pas besoin de pousser l’exemple davantage.
Ce qui coûte réellement cher
Parlons du vrai enjeu environnemental. L’entraînement des grands modèles d’intelligence artificielle, cette étape où on « apprend » au système à comprendre le langage, est effectivement un processus extrêmement énergivore. Des milliers de processeurs qui calculent pendant des semaines, refroidis par des quantités massives d’eau. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas un investissement fait une seule fois : la course entre les géants technologiques relance constamment de nouveaux cycles d’entraînement, chacun plus gourmand que le précédent.
Les chiffres donnent le vertige. En 2023, Google a consommé 24 milliards de litres d’eau pour l’ensemble de ses centres de données. Microsoft a reconnu une hausse de 34 % de sa consommation d’eau dans certaines régions, directement liée à l’IA. Et à l’échelle individuelle? Selon des chercheurs de l’Université de Riverside, une seule conversation avec ChatGPT consommerait environ 500 millilitres d’eau, l’équivalent d’une petite bouteille. Multipliez ça par les millions d’utilisations quotidiennes, et le portrait devient saisissant.
Au Québec, notre contexte est particulier. L’hydroélectricité qui alimente nos réseaux réduit considérablement l’empreinte carbone de nos centres de données par rapport à ceux qui fonctionnent au charbon ou au gaz naturel ailleurs dans le monde. Mais cette énergie « propre » ne règle pas la question de l’eau de refroidissement, et c’est justement notre ressource la plus sensible.
L’utilisation quotidienne que vous et moi faisons en posant une question à un assistant IA reste d’un autre ordre que l’entraînement des modèles. L’empreinte globale de l’IA est un paquet qu’il faut regarder en entier, pas seulement par le petit bout de notre utilisation individuelle, mais pas non plus en confondant notre requête du matin avec la facture énergétique de tout un centre de données.
L’autre côté de la médaille
Malgré son coût en ressources, l’IA ouvre aussi des voies prometteuses. En 2024, le prix Nobel de chimie a été décerné à des chercheurs ayant utilisé l’IA pour prédire la structure de protéines, un problème que la biologie n’arrivait pas à résoudre depuis cinquante ans. En environnement, des modèles d’IA analysent déjà des images satellites pour suivre l’évolution des milieux humides, prédire les crues ou détecter des sources de pollution diffuse dans les bassins versants.
C’est d’ailleurs là que réside la compétence propre de l’IA : traiter de manière infatigable des volumes considérables d’informations et faire ressortir les liens, les tendances, les nœuds qui ont du sens à travers le bruit. Ce n’est pas de la magie. C’est de l’analyse à une échelle que le cerveau humain ne peut tout simplement pas atteindre seul. Mais l’IA peut aussi se tromper. Elle peut générer des informations qui ont l’air crédibles sans être vraies, ce que les spécialistes appellent des « hallucinations ». Le jugement humain reste donc indispensable pour valider ce qu’elle produit.
Et les grands modèles de langage que le grand public utilise aujourd’hui ne sont qu’une facette de l’IA. D’autres types de modèles, plus ciblés et souvent moins énergivores, assistent déjà les chercheurs en laboratoire, optimisent des réseaux d’infrastructures ou analysent des données environnementales. L’IA n’est pas un monolithe, c’est une boîte à outils.
Utiliser intelligemment l’intelligence artificielle
Alors, où est-ce que le « geek » que je suis se positionne dans tout ça? Je crois que la clé, c’est de connaître ses besoins avant de toucher à l’outil. L’IA amplifie ce qu’on lui donne. Si on lui donne une intention claire basée sur un besoin réel, elle amplifie notre capacité de travail. Si on lui donne du temps à perdre, elle amplifie le gaspillage.
Cette réflexion est d’autant plus pertinente que nous travaillons justement sur la gestion responsable des ressources, dont l’eau. Utiliser l’IA pour analyser de la réglementation, automatiser une veille législative sur les projets de loi qui touchent les bassins versants ou croiser des données environnementales provenant de dizaines de sources différentes, c’est mobiliser la technologie au service de notre mission. C’est l’équivalent d’un système d’irrigation de précision plutôt que d’un arroseur qui tourne à vide : on utilise de l’eau, soit, mais de manière dirigée et précise. L’intelligence artificielle ne disparaîtra pas et l’humain continuera à vouloir explorer tous les possibles, souvent de manière improductive.
Alors avant de générer votre prochaine image insolite ou de demander à l’IA d’écrire une blague ou un texte absurde que vous n’aviez pas vraiment besoin d’écrire, posez-vous deux questions : qu’est-ce que je veux réellement accomplir? Et est-ce que le coût en ressources en vaut la peine? Si la réponse est claire, allez-y, mais gardez toujours un œil critique sur ce que la machine vous retourne. Découpez votre travail en plus petits morceaux pour éviter de laisser rouler une IA dans la mauvaise direction trop longtemps.
Après tout, la ressource la plus précieuse qu’on puisse économiser après l’eau, c’est probablement notre capacité d’attention. Merci pour la vôtre.
Pour aller plus loin :
- Comment l’intelligence artificielle et ses data centers s’accaparent l’eau — Basta!, enquête sur la consommation d’eau des géants du numérique.
- A.I. tools fueled a 34% spike in Microsoft’s water consumption — Fortune, septembre 2023.
- Making AI Less “Thirsty”: Uncovering and Addressing the Secret Water Footprint of AI Models — Étude de Shaolei Ren et al., Université de Californie à Riverside, 2023.
- Les prix Nobel 2024 en science : l’intelligence artificielle récompensée — Québec Science, sur le Nobel de chimie.
- REAUZOH : l’intelligence artificielle au service de la cartographie des zones humides — Cerema, IA appliquée à l’environnement.
- As Use of A.I. Soars, So Does the Energy and Water It Requires — Yale Environment 360, portrait global énergie-eau-IA.
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