Édition du 7 avril 2026
L’industrie minière et l’eau : Entrevue avec Luc Bossé de l’OBVAJ
En janvier dernier, le gouvernement du Québec a réaffirmé son ambition de faire de la province une plaque tournante des minéraux critiques, essentiels à la transition énergétique, en lançant la Stratégie québécoise pour la valorisation des minéraux critiques et stratégiques 2025–2031. Pourtant, deux mois auparavant, le Baromètre de l’acceptabilité sociale du secteur minier au Canada révélait que bien que les Québécois et Québécoises reconnaissent l’apport considérable du secteur minier à l’économie provinciale, le niveau de confiance envers les sociétés minières est le plus faible au pays. La population craint notamment que la règlementation ne suffise pas à protéger l’environnement et donc de nos précieuses ressources en eau. Nous en avons discuté avec Luc Bossé, directeur général de l’Organisme de bassin versant Abitibi-Jamésie (OBVAJ).
Une petite question avant de plonger au cœur du sujet. Dites-moi, est‑ce que toutes vos connaissances sur les mines viennent de votre travail à l’OBVAJ?
L.B. : « Non. Avant de travailler dans un organisme de bassins versants, j’ai œuvré dans le domaine de l’instrumentation pour le suivi de la qualité et de la quantité de l’eau, autant pour les eaux potables, usées, souterraines ou de surface.
Dans ce cadre, j’ai collaboré avec plusieurs secteurs industriels, notamment l’industrie minière, les pâtes et papiers, la transformation alimentaire et le génie civil. Ces expériences m’ont permis de mieux comprendre les enjeux techniques, environnementaux et opérationnels associés aux grands projets industriels. »
Comment l’exploitation minière façonne‑t‑elle le territoire de votre bassin versant?
L.B. : « L’exploitation minière façonne le territoire de différentes manières. Dans notre région, on retrouve des exploitations de surface, des mines souterraines et un grand nombre de bancs d’emprunt (zone d’excavation à ciel ouvert) actifs et inactifs. Ces interventions modifient le paysage, notamment par la création de fosses et d’infrastructures visibles sur de longues distances.
Comme nous sommes situés sur le Bouclier canadien, le potentiel minéral est très élevé et encore largement inexploité. Les activités minières influencent également la circulation de l’eau : les surfaces altérées n’absorbent et ne drainent pas l’eau de la même façon qu’un milieu naturel, ce qui peut entraîner le transport de sédiments ou de contaminants.
Cela dit, ces activités sont encadrées par des réglementations strictes. Les professionnels de l’environnement qui travaillent dans le secteur minier sont formés dans les mêmes universités que ceux qui œuvrent dans les organismes de bassins versants. Il existe une volonté réelle de réduire les impacts et de protéger les milieux naturels. »
Justement, comment peut‑on concilier le développement économique, la transition énergétique et la protection des écosystèmes?
L.B. : « Le développement économique est essentiel à l’occupation du territoire et à la vitalité des régions. En Abitibi‑Témiscamingue, l’industrie minière joue un rôle majeur, particulièrement dans un contexte où l’industrie forestière traverse des périodes plus difficiles.
Cela dit, le développement ne peut se faire sans tenir compte des enjeux environnementaux et sociaux. Aujourd’hui, les entreprises minières participent à des initiatives volontaires, réalisent des audits environnementaux et sociaux et cherchent à améliorer continuellement leurs pratiques.
Toutes les activités humaines ont un impact. L’objectif est donc de réduire cet impact au maximum, tout en maintenant des activités économiques nécessaires à la qualité de vie et à la pérennité des communautés. »
Quelles sont les principales préoccupations des citoyens et citoyennes face aux activités minières?
L.B. : « Les préoccupations varient beaucoup selon les citoyens et leur lien avec l’industrie minière. En milieu urbain, elles concernent souvent le bruit, les vibrations, le transport, la circulation routière ou la proximité des installations.
D’autres inquiétudes touchent la qualité de l’eau, la sécurité des infrastructures ou les impacts sociaux, comme la pression sur le logement, les services de santé ou les services communautaires. Ces préoccupations sont prises au sérieux et font l’objet de suivis, de consultations et d’ajustements de pratiques. »
Quels sont les principaux risques des activités minières pour l’eau?
L.B. : « Les risques sont principalement liés à la gestion de l’eau autour des infrastructures minières, comme les parcs à résidus et les digues. Ces installations doivent respecter des normes très strictes et faire l’objet de suivis réguliers ainsi que d’audits externes.
Les substances utilisées pour le traitement du minerai peuvent être dangereuses si elles sont mal gérées. Des démarches volontaires comme Vers le développement minier durable (VDMD) et des protocoles reconnus à l’échelle internationale sont appliqués. Ceux-ci permettent de dépasser les normes au niveau environnemental pour la gestion des contaminants.
Il y a aussi, comme mentionné plus tôt, les modifications du paysage, décapage, dépôts de résidus, érection de parcs et bassins qui peuvent favoriser le ruissellement, l’érosion, ainsi que le transport de sédiments. »
Les activités minières entraînent‑elles des conflits d’usage sur le territoire?
L.B. : « Oui, surtout lors des phases d’exploration. Ces activités peuvent affecter des usages comme la chasse, la villégiature ou les activités traditionnelles des communautés autochtones. Ces activités se déplacent de façon temporaire et localisée sur le territoire. Des questions se posent, par exemple, sur la gestion des forages une fois les travaux terminés. Une fois la mine installée, les suivis réglementaires par les propriétaires des sites sont une des clés pour limiter les conflits d’usage.
Ces enjeux sont généralement abordés dans le cadre de consultations et de discussions avec les communautés concernées. Les organismes de bassins versants sont parfois sollicités pour accompagner ces réflexions, poser des questions et formuler des recommandations. »
Comment se passent les relations entre les minières et les autres acteurs du territoire?
L.B. : « Les relations reposent beaucoup sur le dialogue et la concertation. Les représentants des entreprises minières qui participent aux tables de concertation sont généralement des professionnels de l’environnement, ce qui facilite les échanges et la compréhension mutuelle.
Lorsque les acteurs prennent le temps de s’impliquer, de poser des questions et de suivre l’évolution des projets, il devient possible d’améliorer les pratiques et d’obtenir des retombées positives pour les communautés. »
À long terme, qu’est‑ce qui est essentiel pour assurer la résilience des ressources en eau?
L.B. : « L’ouverture à l’innovation et la poursuite de la recherche sont essentielles. Les entreprises minières investissent dans la recherche universitaire et dans le développement de nouvelles pratiques afin de réduire leur empreinte environnementale.
Y a‑t‑il un message que tu aimerais ajouter pour conclure?
L.B. : La solution passe par le dialogue, l’apprentissage mutuel et la reconnaissance des réalités régionales. Les enjeux environnementaux se déploient sur de longues périodes, et les solutions durables demandent du temps, de l’écoute et une collaboration continue entre tous les acteurs du territoire.
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