Ponceau

Édition du 3 août 2026

Connectivité aquatique : les ponceaux, un enjeu plus important qu'il n'y paraît

Un texte de Julien Tremblay, ROBVQ

Le 6 octobre prochain se tien­dra le Forum sur les ponceaux et la connec­ti­vité aqua­tique, orga­nisé par le Regrou­pe­ment des orga­nismes de bassins versants et Conser­va­tion de la Nature Canada, dans le cadre de l’Ini­tia­tive québé­coise Corri­dors écolo­giques. Les ponceaux comptent parmi les infra­struc­tures les plus répan­dues sur le terri­toire québé­cois, mais aussi parmi les moins docu­men­tées, alors qu’un ponceau inadé­quat peut repré­sen­ter un risque bien réel pour le main­tien de la connec­ti­vité aqua­tique. Pour mieux comprendre cet enjeu, nous nous sommes entre­te­nus avec Katrine Turgeon, profes­seure au dépar­te­ment des sciences natu­relles et direc­trice du labo­ra­toire de conser­va­tion et de socio-écolo­gie de l’Uni­ver­sité du Québec en Outaouais. 

En quelques mots, comment expliquer ce qu’est la connec­ti­vité aqua­tique et pourquoi cet enjeu mérite qu’on s’y attarde ?

K.T. : « La connec­ti­vité écolo­gique aqua­tique, c’est essen­tiel­le­ment le libre passage ou, plus préci­sé­ment, le libre écou­le­ment de l’eau, de ce qu’elle trans­porte et des orga­nismes à travers les réseaux hydro­gra­phiques. Cette défi­ni­tion inclut autant la connec­ti­vité struc­tu­relle, soit la présence physique d’un passage continu, et la connec­ti­vité fonc­tion­nelle, soit la possi­bi­lité réelle pour les orga­nismes de l’em­prun­ter, par exemple pour se dépla­cer ou se repro­duire. Plus les milieux aqua­tiques sont connec­tés, plus les fonc­tions écosys­té­miques sont assu­rées : le trans­port des nutri­ments se fait bien, les orga­nismes peuvent se dépla­cer et se repro­duire, et les écosys­tèmes aqua­tiques demeurent fonc­tion­nels.

C’est aussi un enjeu plus complexe qu’il n’y paraît, et c’est juste­ment un des sujets qui sera discuté durant le forum. Contrai­re­ment aux écosys­tèmes terrestres, les écosys­tèmes aqua­tiques ont une direc­tion­na­lité : l’eau coule dans un seul sens, de l’amont vers l’aval, ce qui fait qu’un même obstacle peut avoir un effet diffé­rent selon la direc­tion dans laquelle on l’éva­lue. Le réseau hydro­gra­phique est aussi hiérar­chique, un peu comme un arbre : de petits ruis­seaux se rejoignent progres­si­ve­ment pour former des cours d’eau de plus en plus impor­tants. Briser la connec­ti­vité à un endroit stra­té­gique peut donc isoler non pas un simple tronçon, mais toute une branche du réseau en amont. C’est pourquoi la connec­ti­vité aqua­tique demande une façon complè­te­ment diffé­rente de modé­li­ser et de gérer le terri­toire. »

Pourquoi porter une atten­tion parti­cu­lière aux ponceaux ? Qu’est-ce qui justi­fie qu’on leur consacre un forum ?

K.T. : « On s’en­tend que les ponceaux sont des petites barrières et que ce ne sont pas tous les ponceaux qui brisent la connec­ti­vité, mais ils sont partout ! Chaque fois qu’un cours d’eau croise une route, on devrait retrou­ver un ponceau. Ça finit par recou­vrir l’en­semble du paysage, et c’est pourquoi on doit s’en préoc­cu­per. »

Quels sont les prin­ci­paux impacts d’un ponceau inadé­quat ?

K.T. : « Un ponceau problé­ma­tique peut créer une barrière au libre écou­le­ment l’eau et au trans­port des orga­nismes, et il peut chan­ger assez dras­tique­ment l’ha­bi­tat en amont et en aval. S’il est mal installé, ça peut clai­re­ment deve­nir un problème.

Il y a aussi un autre enjeu majeur : un ponceau qui n’est pas adapté à l’écou­le­ment du cours d’eau peut repré­sen­ter un risque impor­tant lors d’une crue. Si le débit dépasse ce que le ponceau peut absor­ber, l’eau va tout de même passer et le ponceau peut être complè­te­ment délogé, avec des coûts de rempla­ce­ment très élevés. Avec les événe­ments de crue qu’on observe depuis quelques années, ce n’est pas trivial de choi­sir le bon ponceau pour le bon écou­le­ment. Même un ponceau struc­tu­rel­le­ment en bon état peut être mal adapté à son cours d’eau, ce qui pose un problème écono­mique impor­tant, en plus du problème écolo­gique. »

Où en sont les connais­sances au Québec sur cette problé­ma­tique ? A-t-on une bonne idée de son ampleur, ou est-ce encore large­ment à docu­men­ter ?

K.T. : « On sait assez bien où se trouvent les ponceaux. Le problème, c’est qu’on ignore à peu près tout de leur état. Contrai­re­ment aux barrages, qui sont géné­ra­le­ment très bien suivis, les ponceaux sont partout et on n’a aucune idée s’ils repré­sentent une barrière au mouve­ment ou non. C’est encore plus diffi­cile en terrain privé, où on n’a pratique­ment aucune main­mise. C’est ça qui est problé­ma­tique, ils sont partout, ils ne sont peut-être pas tous des barrières, mais on n’a aucune idée de leur état réel. »

Du côté des orga­nismes envi­ron­ne­men­taux et des gestion­naires de terri­toire, quels sont les prin­ci­paux défis lorsqu’ils tentent de réta­blir la connec­ti­vité en inter­ve­nant sur les ponceaux ?

K.T. : « Le prin­ci­pal défi, c’est le nombre exor­bi­tant de ponceaux à suivre. Dès qu’un chemin croise un cours d’eau, il devrait y avoir un ponceau. Les orga­ni­sa­tions n’ont tout simple­ment pas les ressources finan­cières ni humaines pour tous les suivre et se faire une bonne idée de la situa­tion.

À ça s’ajoute l’ab­sence d’un proto­cole stan­dar­disé qui permet­trait de bien comprendre l’im­pact des ponceaux à l’échelle du Québec. Chaque orga­ni­sa­tion a son propre proto­cole et sa propre base de données, et rien n’est mis en commun. Ça nous empêche d’abor­der le problème de façon holis­tique. » 

Selon vous, quels sont les besoins prio­ri­taires du milieu pour mieux faire face à cet enjeu ?

K.T. : « Le point de départ, c’est d’être capable de travailler ensemble à l’échelle du Québec pour bâtir une base de données fiable qui répond à trois ques­tions : où sont les ponceaux, qui en est respon­sable, et quel est leur état ? Les deux premières ques­tions peuvent être répon­dues assez faci­le­ment. La troi­sième demande beau­coup plus d’ef­forts, parce que l’état d’un ponceau change d’une année à l’autre, et un suivi ponc­tuel ne suffit pas.

Un proto­cole stan­dar­disé et une base de données communes permet­traient de voir si les ponceaux problé­ma­tiques ont des carac­té­ris­tiques communes. Par exemple, se concentrent-ils en haute alti­tude ou sur des pentes fortes ? Cela aide­rait les inter­ve­nants du milieu à mieux comprendre le système et à mieux orien­ter leurs inter­ven­tions. C’est exac­te­ment ce qui rejoint les deux volets du forum : qu’est-ce qu’on prio­rise, et comment fait-on pour prio­ri­ser. »

Pour plus d’in­for­ma­tion sur le Forum sur les ponceaux et la connec­ti­vité aqua­tique, consul­tez la page de l’évé­ne­ment sur le site du ROBVQ.

Photo de ponceau: Larry Dallaire, Shut­ter­stock.com