Sécheresse

Édition du 3 août 2026

L'illusion de l'abondance

Un texte de Karine Dauphin, ROBVQ

Pendant long­temps, le Québec a entre­tenu une rela­tion parti­cu­lière avec l’eau. Nous la perce­vons comme une richesse abon­dante, presque inépui­sable. Avec ses milliers de lacs, ses grands fleuves et ses vastes bassins versants, notre terri­toire semble à l’abri des pénu­ries qui frappent d’autres régions du monde.

Pour­tant, cette abon­dance pour­rait aussi être notre plus grand piège. 

Parce qu’à force de croire que l’eau sera toujours dispo­nible, nous tardons à nous poser les ques­tions qui s’im­posent. Comment allons-nous parta­ger cette ressource lorsque les besoins augmen­te­ront ? Quels usages devrons-nous prio­ri­ser ? Et surtout, à partir de quel moment l’eau cessera-t-elle d’être unique­ment une ques­tion envi­ron­ne­men­tale pour deve­nir un véri­table enjeu de société ?

J’ai choisi de prendre l’exemple de la France, car elle offre aujour­d’hui, avec ses cani­cules répé­tées, un aperçu concret de ce qui peut arri­ver lorsque les enjeux liés au manque d’eau ne sont plus théo­riques.

Ces dernières années, plusieurs de ses régions ont été confron­tées à des séche­resses impor­tantes qui ravivent à chaque fois les débats autour des « méga­bas­sines », de vastes réserves desti­nées à stocker l’eau préle­vée durant les périodes plus humides afin d’ali­men­ter l’agri­cul­ture pendant l’été. Pour certains, ces infra­struc­tures repré­sentent une mesure essen­tielle d’adap­ta­tion aux chan­ge­ments clima­tiques et permettent de sécu­ri­ser la produc­tion alimen­taire. Pour d’autres, elles soulèvent une ques­tion fonda­men­tale : qui devrait avoir accès à l’eau lorsque celle-ci devient plus rare ?

Derrière les contro­verses, ce n’est pas tant la présence ou l’ab­sence d’eau qui est en jeu, que la façon de la répar­tir. Les produc­teurs et les produc­trices agri­coles souhaitent main­te­nir leur capa­cité de produc­tion. Les muni­ci­pa­li­tés veulent garan­tir l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau potable de leurs citoyens et citoyennes. Les acteurs et actrices écono­miques cherchent à préser­ver leurs acti­vi­tés. Les orga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­tales rappellent que les rivières, les milieux humides et les écosys­tèmes ont eux aussi besoin d’eau pour survivre.

Autre­ment dit, lorsque la pres­sion augmente sur la ressource, chaque déci­sion favo­rise néces­sai­re­ment certains usages plutôt que d’autres. C’est à ce moment que l’eau devient un sujet collec­tif.

Au Québec, nous ne sommes pas encore confron­tés à ces arbi­trages à grande échelle. Pour­tant, les signaux se multi­plient. Les épisodes d’étiage sévère obser­vés dans plusieurs régions, les diffi­cul­tés d’ap­pro­vi­sion­ne­ment rencon­trées par certaines muni­ci­pa­li­tés et les projec­tions clima­tiques qui annoncent des périodes plus fréquentes de défi­cit hydrique nous rappellent que notre abon­dance n’est pas une garan­tie pour l’ave­nir. Les travaux réali­sés au Québec montrent déjà que les consé­quences liées au manque d’eau pour­raient deve­nir beau­coup plus impor­tantes au cours des prochaines décen­nies (Source: Projet Cascades).

Le constat est d’au­tant plus préoc­cu­pant que le manque d’eau demeure souvent un enjeu peu visible dans nos démarches de plani­fi­ca­tion. Nous parlons d’inon­da­tions, de qualité de l’eau, de protec­tion des milieux humides ou d’adap­ta­tion aux chan­ge­ments clima­tiques, mais plus rare­ment des tensions que pour­rait provoquer une ressource moins dispo­nible. Pour­tant, plusieurs inter­ve­nants et inter­ve­nantes du milieu observent déjà une augmen­ta­tion des pres­sions sur les prélè­ve­ments, une vulné­ra­bi­lité accrue de certains usages et des diffi­cul­tés à arbi­trer les besoins concur­rents sur certains terri­toires. 

L’ex­pé­rience française démontre qu’il est beau­coup plus diffi­cile de construire un consen­sus lorsque la crise est déjà présente. Une fois que les réser­voirs sont bas, que les cultures sont mena­cées ou que les usages entrent en concur­rence directe, chaque déci­sion devient source de conflit. Les débats se pola­risent, les posi­tions se durcissent et les compro­mis deviennent plus complexes à trou­ver.

À l’in­verse, lorsque l’on agit en amont, il est possible de mieux comprendre les réali­tés régio­nales, d’an­ti­ci­per les vulné­ra­bi­li­tés et de réunir les actrices et acteurs concer­nés avant que les tensions ne s’ins­tallent. C’est préci­sé­ment l’es­prit de la gestion inté­grée de l’eau par bassin versant inscrite dans la Loi sur l’eau : utili­ser les espaces de concer­ta­tion en place afin que les déci­sions liées à l’eau reposent sur une compré­hen­sion commune des enjeux plutôt que sur la gestion de l’ur­gence. Les orga­nismes de bassins versants jouent un rôle essen­tiel pour faci­li­ter ces discus­sions et favo­ri­ser une approche équi­li­brée entre les besoins des commu­nau­tés, de l’éco­no­mie et des écosys­tèmes.

Le véri­table défi n’est donc peut-être pas de savoir si le Québec manquera d’eau demain matin. La ques­tion est plutôt de savoir comment nous souhai­tons gérer cette richesse collec­tive avant qu’elle ne devienne un motif de confron­ta­tion.

L’eau est à la base de nos commu­nau­tés, de notre agri­cul­ture, de notre déve­lop­pe­ment écono­mique et de notre qualité de vie. Pour­tant, elle demeure souvent absente des grandes prio­ri­tés publiques jusqu’au moment où une crise survient. Le Québec a encore le privi­lège d’agir avant que les conflits d’usage ne deviennent une réalité courante. Profi­tons de cette avance pour faire de l’eau une prio­rité collec­tive et un véri­table projet de société. 

Photo: Paul Maguire, Shut­ter­stock.com