Édition du 2 février 2026
Ça me rappelle une histoire entre Hardin et Ostrom, au fil de l’eau
Je m’appelle Rama. Je travaille avec l’eau. Et surtout, je travaille avec des gens autour de l’eau. On parle de gouvernance, de bassins versants. Mais sur le terrain, ça se résume souvent à une question très simple : qui décide, et comment, quand l’eau concerne tout le monde?
Je l’ai rencontrée tard. Récemment. À travers des articles. Et pourtant, elle m’a donné l’impression de reconnaître une vieille histoire. Celle des compagnes qui se partageaient généreusement l’eau. Celle des femmes qui se réunissaient pour faire une agriculture durable, en opposition à la gestion privative de nos ressources en eau, dans ma terre natale.
Aujourd’hui, j’y vois la vision opposée entre Hardin et d’Elinor. Celle de Garrett Hardin : la tragédie des communs. L’idée que si une ressource limitée est partagée, elle est condamnée. Que chacun va tirer de son côté, plus de profit, jusqu’à l’épuisement, comme dans le cas des pâturages. Cette histoire, on l’a longtemps utilisée pour justifier la centralisation, le contrôle, les décisions prises loin du terrain.
Et puis il y a Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prix Nobel d’économie. Elle est allée voir autrement, en 216 pages. Elle a observé des communautés qui gèrent l’eau, les forêts, les terres sans les détruire. Pas parce qu’elles sont parfaites. Mais parce qu’elles se parlent. Parce qu’elles construisent des règles ensemble. Parce qu’elles savent que l’eau ne s’arrête pas à une limite administrative.
C’est exactement là que je me situe. Entre Hardin et Ostrom, entre la peur du chaos et la confiance lucide dans la coopération. Ma formation est scientifique, et géographique. Je travaillais avec des données, des cartes, des modèles. Mais plus j’avance, plus je comprends une chose : aucune carte ne gère un lac ou une rivière à elle seule. La gestion ce n’est pas qu’une question de climat, de quantité ou de qualité de l’eau. C’est une question de relations. De coordination. De concertation. De responsabilités partagées.
Au ROBVQ et dans les OBV, la gestion intégrée des bassins versants, c’est une traduction concrète de la théorie des biens communs. On ne possède pas l’eau. On l’habite. On la partage. On la consomme. On en prend soin, ensemble. Les biens communs ne demandent pas moins de rigueur. Ils en demandent plus. Plus d’écoute. Plus de dialogue. Plus de courage collectif. Plus de financement. Plus de concertation.
Et peut-être que la vraie modernité, ce n’est pas de choisir entre le contrôle ou le chaos, mais d’accepter que l’eau nous oblige à collaborer. Parce que l’eau circule. Parce que les eaux se parlent. Et nous rappellent, constamment, que nous sommes liés.
J’en conclus aujourd’hui, que nos efforts doivent être encore plus grands, surtout dans un contexte de changement climatique, de surconsommation, comme l’a si bien montré ma collègue Caroline dans son solo précédent, qu’il est aussi essentiel de poser des actions. Nous avons toutes et tous un rôle à jouer pour préserver nos biens communs.
Photo: Gilles Rivest, Shutterstock